
Saisine de la CJUE et MERCOSUR : l’accord est-il bloqué ?
L’actualité du MERCOSUR a pris, en janvier 2026, une tournure éminemment juridique. Le 21 janvier 2026, le Parlement européen a voté …
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En ce début d’année 2026, l’accord UE–MERCOSUR (Union Européenne et pays du MERCOSUR : Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) reste au cœur des tensions agricoles.
Ce dossier dépasse largement une querelle “pour ou contre le libre-échange”. Pour beaucoup d’exploitants, la question est plus précise :
Autrement dit, comment concilier l’ouverture des marchés avec les exigences normatives croissantes imposées aux producteurs français ?
Beaucoup d’exploitants craignent une distorsion de concurrence insoutenable. Est-ce un simple réflexe protectionniste ou une réalité juridique liée à des asymétries de normes ?
Cet article propose une lecture objective et opérationnelle du contenu de l’accord UE–MERCOSUR, du “choc des modèles” réglementaires (EGAlim, PAC, Green Deal vs modèle sud-américain), et des outils juridiques mobilisables pour encadrer ces échanges.
Le MERCOSUR est une organisation d’intégration économique sud-américaine créée par le Traité d’Asunción (1991) et structurée par le Protocole d’Ouro Preto (1994). Ses membres principaux sont Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay.
Références : Traité d’Asunción (1991) ; Protocole d’Ouro Preto (1994).
L’accord UE–MERCOSUR est présenté comme un accord d’association (commerce + coopération + volet politique). Il ne prévoit pas une ouverture totale. Il prévoit des quotas tarifaires (TRQ – Tariff Rate Quotas).
Un quota tarifaire (TRQ) permet d’importer un volume déterminé avec un droit de douane réduit (voire nul). Ensuite, au-delà du quota, un droit plus élevé s’applique.
Conséquence pratique : même un quota “limité” peut influencer :
Dans la présentation 2019, les chiffres les plus commentés incluent notamment :
Références : Commission européenne (fiches “key elements/agriculture”, 2019) ; EPRS (2019).
Point de droit : ces chiffres sont ceux des présentations publiques 2019. L’impact réel dépend du phasage, des modalités exactes (droits, catégories de produits), et du taux de remplissage.
La colère agricole naît du décalage entre le cadre réglementaire imposé en France et la réalité productive des pays du MERCOSUR.
Les agriculteurs européens supportent des contraintes croissantes (environnement, bien être, règles de mise en marché). Dans le même temps, la concurrence extra UE peut reposer sur des structures et des règles différentes.
L’agriculteur français évolue dans un environnement juridique dense visant la qualité et la durabilité.
Les lois EGAlim (1 & 2) ont été conçues pour rééquilibrer les relations commerciales à l’intérieur de la France. Elles imposent une règle stricte dans les contrats entre agriculteurs et acheteurs (industriels/distributeurs) : le prix payé au producteur doit être construit en tenant compte de ses coûts de production.
Cependant, si un accord commercial facilite l’arrivée de viande sud-américaine à un prix nettement inférieur au « prix EGAlim » français, un risque économique majeur apparaît. L’industriel ou le transformateur peut décider de réduire ses volumes d’achat en France. Il peut se fournir en viande importée (Brésil/Argentine), moins chère et non soumise à EGAlim.
Ce risque est maximal pour les produits où l’origine est peu visible pour le consommateur final, comme :
La Politique Agricole Commune (PAC), déclinée en France via le Plan Stratégique National (PSN), verse aux agriculteurs des aides. Ces aides compensent le fait qu’ils produisent en Europe, avec des normes élevées et des coûts que le marché seul ne rémunère pas.
Concrètement, pour un éleveur, cela passe par :
La PAC est une aide au revenu et aux pratiques vertueuses. Les aides sont conditionnées à des exigences environnementales strictes (éco-régimes).
-> Le problème de compétitivité demeure : même avec la PAC, le coût de revient d’un kilo de bœuf français (nourri à l’herbe, tracé, normes bien-être, main-d’œuvre française) reste structurellement plus élevé que celui d’un kilo de bœuf brésilien (feedlots géants, main-d’œuvre bon marché, normes différentes).
Les aides sont plafonnées par les enveloppes disponibles et les critères d’éligibilité. Elles ne sont pas conçues comme une compensation intégrale d’un choc commercial.
-> L’effet ciseau : si l’accord UE–MERCOSUR fait chuter les prix de la viande sur le marché européen (par exemple de -10 % ou -15 %), les aides PAC, elles, n’augmenteront pas nécessairement pour compenser cette perte.
La loi du 23 décembre 2021, dite « loi Sempastous », a profondément modifié la vie des sociétés agricoles. Elle a instauré un contrôle administratif sur les cessions de parts sociales.
Le mécanisme juridique :
Auparavant, les mouvements de parts sociales (cessions, prises de participation) étaient relativement libres. Ils permettaient aux exploitations de se restructurer ou de s’agrandir.
Désormais, le Préfet exerce un contrôle a priori. Si un agrandissement dépasse un certain seuil (fixé en région), l’opération peut être refusée ou conditionnée. Ce qui relevait de la liberté de gestion de l’entreprise est devenu une procédure d’autorisation administrative complexe.
Quel rapport avec le Mercosur ?
C’est le choc de deux philosophies. La compétitivité repose aussi sur la structure des exploitations (taille, capacité d’investissement, logistique, économies d’échelle).
-> Le modèle Mercosur (Brésil/Argentine) : la course au volume.
Là-bas, il n’y a pas de frein administratif à la croissance. Les exploitations peuvent s’agrandir librement. Elles peuvent devenir des Fazendas de plusieurs milliers d’hectares. Ce gigantisme leur permet d’écraser les coûts de production grâce à des économies d’échelle massives (intrants, logistique, matériel).
-> Le modèle Français : un plafond de verre administratif.
En France, l’agriculteur qui souhaite s’agrandir pour diluer ses charges fixes se heurte désormais au contrôle Sempastous.
La conséquence économique est immédiate : en freinant la constitution de grandes structures (sans même parler de « méga-fermes » à la brésilienne), le cadre français empêche structurellement nos agriculteurs de lutter à armes égales sur le seul terrain du prix de revient.
En résumé : la loi Sempastous impose une rigidité au marché français. En bridant la capacité de développement et de restructuration de nos exploitations, la France leur impose un handicap compétitif légal face à des concurrents sud-américains qui, eux, jouissent d’une totale liberté de croissance pour optimiser leurs coûts.
Sous l’appellation « Pacte Vert » (et sa déclinaison agricole « De la Ferme à la Table »), l’Union européenne a engagé une trajectoire législative ambitieuse mais contraignante pour les producteurs.
Une pression réglementaire accrue
Concrètement, cela se traduit par des objectifs chiffrés drastiques : réduction de 50 % de l’usage des pesticides d’ici 2030, réduction des fertilisants, hausse des surfaces en bio, et révision à la hausse des normes de bien-être animal (fin des cages, transport, densité dans les bâtiments).
Pour l’exploitation agricole, cette transition n’est pas neutre. Elle engendre souvent des baisses de rendements et des surcoûts d’investissement immédiats.
L’impasse commerciale : “interdire ici, importer de là-bas”
Le problème n’est pas la montée en gamme en soi, mais l’absence de réciprocité.
->En Europe : on interdit des molécules phytosanitaires et on impose des normes d’élevage coûteuses. Le coût de revient du produit européen augmente mécaniquement.
->Au Mercosur : les producteurs ne sont pas soumis à cette même trajectoire de décroissance des intrants ou de bien-être animal. Ils continuent d’optimiser leur production selon des standards conventionnels.
En résumé : le Pacte Vert agit comme un ciseau pour l’agriculteur français : on lui demande de produire « mieux et plus cher » par la loi, tout en l’exposant via l’accord UE–MERCOSUR à des produits « standards et moins chers ».
C’est cette distorsion qui rend centrale la revendication des « clauses miroirs » : l’exigence juridique que le produit importé respecte non seulement les normes de sécurité du consommateur, mais aussi les normes de production imposées au producteur européen.
C’est le point le plus technique et le plus contesté. Pour comprendre, il faut distinguer : la conformité sanitaire du produit mis sur le marché, et les méthodes de production.
Tout produit d’origine animale importé dans l’Union européenne doit respecter le cadre européen de sécurité sanitaire (exigences SPS), avec :
Référence : Règlement (UE) 2017/625 sur les contrôles officiels.
C’est ici que réside la distorsion. L’UE a du mal à imposer ses normes de production (environnementales ou éthiques) à des pays tiers, règles de l’OMC obligent.
Une partie du débat sur la “concurrence déloyale” ne porte pas sur la sécurité du produit final. Elle porte sur l’écart entre :
Pesticides : interdiction d’usage en UE vs conformité par les résidus (LMR)
L’UE interdit à ses agriculteurs d’utiliser certaines molécules (ex: néonicotinoïdes, atrazine). Pourtant, elle autorise l’importation de produits traités avec ces mêmes molécules, tant que les résidus ne dépassent pas un certain seuil : les Limites Maximales de Résidus (LMR).
C’est le mécanisme des « Tolérances à l’importation » : une dérogation légale qui permet d’importer des produits traités avec des substances interdites en Europe.
Référence : Règlement (CE) n°396/2005 (Limites Maximales de Résidus).
Antibiotiques : interdictions UE et difficulté de vérifier les pratiques “à la ferme” hors UE
Dans l’UE, les antibiotiques comme promoteurs de croissance (via additifs dans l’alimentation animale) sont interdits et restreint leur usage préventif.
Si l’interdiction s’applique théoriquement aux importations, le contrôle est quasi-impossible sur le produit fini (les antibiotiques sont métabolisés et disparaissent avant l’abattage).
Le problème : sans audit permanent dans les fermes brésiliennes, cette interdiction repose sur la confiance déclarative. Là où l’éleveur français est contrôlé sur site.
Point clé : contrôler le produit est plus simple qu’aligner les méthodes
-> Exiger à l’importation les mêmes méthodes de production que celles imposées aux producteurs européens (bien être animal, certaines pratiques environnementales, intrants) est juridiquement et techniquement plus difficile que de contrôler la sécurité du produit final.
C’est tout l’enjeu des débats sur les “clauses miroir” et sur leur compatibilité/contrôlabilité.
Depuis le Règlement (UE) 2023/1115 (EUDR), il est interdit de mettre sur le marché européen certains produits (dont bovins et soja) issu de parcelles déforestées après 2020.
Les produits entrant doivent être :
-> C’est un levier juridique important, indépendant de l’accord UE–MERCOSUR.
-> Son efficacité dépend toutefois entièrement de la fiabilité des données fournies par les pays exportateurs (qualité des données, contrôles, sanctions, gestion des risques de mélange et de traçabilité).
En résumé : le droit européen est principalement construit pour protéger le consommateur via des exigences sur la sécurité du produit mis sur le marché (SPS, résidus, contrôles officiels). En revanche, l’alignement des méthodes de production entre UE et pays tiers est plus difficile à imposer et à contrôler. C’est dans cet écart que s’inscrit la revendication de clauses miroir (lorsqu’elles sont juridiquement défendables et techniquement vérifiables).
Les récents textes d’orientation agricole (Projet de loi d’orientation pour la souveraineté agricole et le renouvellement des générations) affichent une ambition juridique claire : faire de l’agriculture un « Intérêt Général Majeur » et garantir notre souveraineté alimentaire.
La loi vise avant tout à faciliter l’installation des jeunes agriculteurs. Elle veut remplacer les départs à la retraite massifs d’ici 2030. Pour cela, elle tente de donner de la visibilité et de sécuriser le métier.
C’est ici que le signal envoyé par l’accord commercial est brouillé :
D’un côté (Loi nationale) : on demande aux jeunes de s’installer pour nourrir la France et assurer notre indépendance.
De l’autre (Accord international) : on fragilise la rentabilité économique de ces mêmes installations en les exposant à une volatilité des prix accrue et à une concurrence à bas coût.
En résumé : il est juridiquement et économiquement incohérent de proclamer la souveraineté alimentaire dans la loi française tout en organisant, par traité international, une dépendance accrue aux protéines importées. Pour un jeune qui s’installe, cette incohérence législative crée une insécurité économique majeure sur la viabilité de son projet à 10 ou 15 ans.
L’accord UE–MERCOSUR n’aura pas le même impact selon les productions. Si certaines filières peuvent espérer des débouchés, l’élevage est clairement en position défensive.
C’est le point de crispation majeur.
Le Brésil est un géant mondial de la volaille à bas coût.
La situation est ambivalente.
C’est potentiellement la contrepartie positive de l’accord.
Au-delà des volumes, c’est l’asymétrie des règles juridiques qui nourrit la colère.
L’actualité sanitaire rend la situation explosive (voir l’article sur la DNC : https://www.groupelegi.com/actualites/dermatose-nodulaire-contagieuse-dnc-bovine-pourquoi-labattage-des-troupeaux-est-il-impose/)
Références : Règlement (CE) n°1107/2009 (Mise sur le marché) vs Règlement (CE) n°396/2005 (Résidus).
Les antibiotiques sont interdits comme promoteurs de croissance en Europe et cette interdiction s’applique théoriquement aux produits importés. Le problème est que contrairement à un résidu chimique, l’usage d’antibiotiques en début de vie de l’animal ne laisse pas toujours de traces détectables à l’abattage.
Sans auditeurs européens présents en permanence dans les élevages sud-américains, cette exigence repose largement sur la confiance déclarative, créant une suspicion légitime de concurrence déloyale.
Face à ces défis, le droit n’est pas totalement impuissant. Plusieurs outils existent, au niveau européen et national, pour tenter de rééquilibrer la donne. Voici ce qui est juridiquement actionnable :
Oui, pour la sécurité du produit final (bactéries, limites de résidus). En revanche, elles ne respectent pas nécessairement les mêmes normes de production (bien-être animal, interdiction de certains pesticides dans les champs) que celles imposées en France, sauf si des « clauses miroir » spécifiques sont activées.
Indirectement seulement. EGAlim oblige l’acheteur à prendre en compte vos coûts de production dans le contrat. Mais si l’acheteur (industriel, distributeur) dispose d’une alternative importée moins chère, cela affaiblit votre pouvoir de négociation. La loi ne peut pas « interdire » à un industriel d’acheter étranger, d’où l’importance de la contractualisation et des filières qualité.
C’est le Règlement (UE) 2023/1115. Il oblige tout opérateur mettant du soja ou du bœuf sur le marché européen à prouver que le produit ne provient pas d’une terre déforestée après le 31 décembre 2020. C’est un filtre juridique majeur pour les importations brésiliennes.
Oui, c’est possible.
L’interdiction d’un pesticide en France concerne son utilisation par nos agriculteurs (pour protéger l’environnement ou leur santé). En revanche, l’UE peut autoriser l’importation de produits contenant des résidus de ce même pesticide, tant qu’ils ne dépassent pas une certaine dose (la Limite Maximale de Résidus).
Le consommateur peut donc ingérer des traces de substances interdites à la production en France.

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